Tunisie : un énarque à la Kasbah

La Tunisie va de surprise en surprise. Depuis les élections législatives du 6 octobre 2019, la jeune démocratie se cherche désespérément un homme providentiel pour diriger le pays. En dix mois, Hichem Mechichi est le troisième chef du gouvernement désigné pour former une équipe ministérielle capable d'obtenir la confiance de l'Assemblée. Il succède à Habib Jemli, recalé par les députés, et Elyes Fakhfakh, démissionné à la suite d'une suspicion de conflit d'intérêts. Choisi par Kaïs Saïed, le président de la République, Mechichi accède à la notoriété. À 46 ans, on sait peu de choses de lui, hormis le CV fourni par la présidence. Il est devenu le premier flic de Tunisie en mars dernier, nommé ministre de l'Intérieur. Il a une carrière de haut fonctionnaire, il a été chef de cabinet à cinq reprises depuis la révolution, il est énarque. Il a effectué son stage en Corrèze.
Un choix apolitique
Dans le bourbier politique actuel, ce choix porte la signature de Kaïs Saïed. Qui a volontairement ignoré les candidats des partis. Ceux-ci avaient été invités à soumettre, par écrit (la confiance n'est pas une valeur cardinale ces temps-ci), le nom de leurs poulains. Au petit jeu de l'épicerie parlementaire, deux personnages faisaient figure de favoris. Fadhel Abdelkefi et Khayam Turki, tous deux hommes d'affaires, dont les profils avaient été soumis par le parti islamiste Ennahdha et Qalb Tounes. Des profils axés sur l'économie, le point faible du pays depuis la révolution. En balayant les favoris des partis, Kaïs Saïed leur envoie un message. Il désigne un quasi-inconnu du grand public, pas un beldi (les notables de Tunis), non partisan, redevable à aucune succursale politique. « Ça passe ou ça casse », expliquait-on hier soir.
Mechichi a les avantages de ses inconvénients. Cette stature apolitique est un atout auprès de l'opinion publique épuisée par les jeux politiciens. Mais aura-t-il le sens politique pour former un gouvernement capable d'obtenir les 109 voix nécessaires au Parlement ? Avec quels partis peut-il travailler ? Il a trente jours dernier carat pour obtenir la confiance des députés. Il va quitter le 7 avenue Bourguiba, Tunis, siège du ministère de l'Intérieur, pour le petit palais de Dar Dhiafa à Carthage, où se fabriquent tous les gouvernements. Les palabres vont commencer alors qu'une motion de défiance visant Rached Ghannouchi, le président de l'Assemblée, sera soumise au vote le 30 juillet. De quoi parasiter la formation de l'équipe Mechichi. S'il échoue à bâtir une coalition, le président de la République pourrait dissoudre l'Assemblée. Dix mois après avoir voté, les Tunisiens se cherchent encore un président de gouvernement stable. La situation économique et sociale n'était pas bonne avant la crise du Covid (inflation à 6 %, chômage à 15,5 %, déficits abyssaux des entreprises publiques…). La saison touristique, 14 % du PIB, n'est pas au rendez-vous. La rentrée sera sociale. Mechichi sera-t-il le démineur souhaité ? Réponse avant le 26 août.