La stratégie néo-ottomane en Libye

Les incursions de la Turquie en Afrique du Nord et au Moyen-Orient sont parfois perçues comme répondant à une stratégie néo-ottomane, qui se voudrait faire retrouver à la Turquie les anciens territoires de l’empire turc. En effet, le président Erdoğan met régulièrement en scène ses oppositions avec ses ennemis et sa volonté d’incarner le renouveau de la puissance turque. Dans cette logique, un des enjeux pour la Turquie est de ne pas laisser le champ libre, à la fois militairement et diplomatiquement, à ses pays rivaux dans la région nord-africaine, c’est à dire aux pays qui soutiennent le maréchal Khalifa Haftar. « Que viennent-ils faire en Libye ? »14 dénonçait Erdoğan en janvier 2020, en citant notamment l’Égypte et les Émirats arabes Unis. Selon SETA, la présence de ces pays en Libye maintient les négociations pour recouvrer la paix en Libye au point mort, car elle ne fait que soutenir les forces d’un gouvernement jugé illégitime par la communauté internationale.
La première raison affichée par le gouvernement turc pour justifier l’envoi de troupes en Libye, est d’ « assurer la stabilité du pays, soulager le conflit (…), contribuer à la résolution des négociations politiques dans le cadre du conflit libyen »15. En effet, SETA décrit l’intervention militaire comme « proactive » et destinée à « empêcher l’émergence d’une situation difficile » pour l’avenir de la Libye. La Turquie ayant répondu à l’appel du GAN, elle se dit prodiguer en cela et en vertu du droit international, une « intervention sur invitation ». Concernant les accusations qui portent sur la violation de l’embargo sur les armes en Libye, SETA avance que l’intervention militaire turque est conforme aux directives inscrites dans la résolution 1973 de l’ONU16, qui précise qu’il est possible pour les États de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils en Libye. Ainsi, l’envoi de soldats turcs sur le terrain a pour objectif la « protection des civils » et l’empêchement d’une « tragédie humanitaire ». De plus, elle vient pallier l’incapacité de la communauté internationale à répondre à la crise, alors que des organisations terroristes comme Daech et Al-Qaïda ont gagné du terrain en Libye. Lors d’une conférence de presse tenue à l’aéroport d’Atatürk, avant la visite du président Erdoğan au Sommet de Berlin, le 19 janvier 2020, ce dernier avait déclaré :
« Les attaques ont atteint un niveau qui menace la stabilité de l’ensemble de la Méditerranée, en particulier des pays voisins ainsi que de la Libye. Malheureusement, la communauté internationale n’a pas montré la réaction nécessaire face aux attaques téméraires du putschiste Haftar. Les actions d’Haftar et de ses partisans qui violent publiquement les décisions du Conseil de sécurité de l’ONU ont longtemps été ignorées »17.
Il déplorait ensuite que la réunion des chefs d’État concernés par le conflit se tienne neuf mois après la reprise des hostilités sur le sol libyen.
Les motivations de la Turquie en Libye, sont cependant également d’ordre économique. Si le SETA présente la situation en Libye comme affectant « directement la sécurité nationale de la Turquie et ses intérêts économiques »18, sans mentionner plus de détails, les motivations du gouvernement turc s’inscrivent en réalité au coeur des rivalités déjà existentes autour du contrôle des gisements de gaz en Mer Méditerranée. Le rapprochement entre la Turquie et le GAN répond à la volonté actuelle du gouvernement turc de diversifier ses ressources énergétiques. Depuis la fin de l’année 2019, en effet, la Turquie avait accentué ses activités d’exploration marine en Méditerranée, en envoyant notamment des navires de forage dans la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre (malgré les sanctions européennes)19. L’accord du 27 novembre signé entre Ankara et Tripoli, dans son volet maritime, fait valoir des droits à la Turquie sur l’exploitation des hydrocarbures dans de vastes zones maritimes en Méditerranée orientale. On notera ici, que la Turquie a su profiter de l’ambiguïté du droit de la mer pour augmenter de 30 % la superficie de son plateau continental et de sa zone économique exclusive. En effet, celui-ci précise peu comment les États doivent délimiter leur zone économique exclusive (ZEE)20. Aussi, tandis que certains partis d’opposition au gouvernement turc dénoncèrent l’accord comme étant asymétrique voire illégal, le ministre de la Défense nationale, Hulusi Akar, à l’issue du Forum de Doha (Qatar) en décembre 2019, avait déclaré :
« Nous avons fait et continuons de faire ce qui doit être fait dans le cadre de la loi, avec notre droit maritime et sa pertinence. Nous ne protégeons que nos droits et lois découlant du droit international, et nous continuerons de les surveiller »21.
L’enjeu du gouvernement turc est de montrer son intérêt croissant pour le gaz dans la région, pour contrer les ambitions des pays rivaux. Alors que la France et l’Italie ont d’ores et déjà des investissements importants en Méditerranée et en Libye, l’Égypte, elle, avait récemment lancé un message fort à la Turquie, en l’excluant de la création du Forum du gaz en Méditerranée orientale en janvier 2019. La ruée turque envers les hydrocarbures dans la région est telle qu’elle provoqua une réaction des dirigeants grec, israélien et chypriote, qui conclurent officiellement, le 2 janvier 2020, l’accord « EastMed », un projet qui avait été présenté en 2013. Ce projet de construction d’un gazoduc long de près de 2000 km permettrait d’acheminer du gaz naturel depuis les réserves de Méditerranée orientale jusqu’au sud de l’Europe. Si cet accord est historique dans la mesure où il élargit grandement la chaîne d’approvisionnement énergétique de l’Europe, il intervient sans nul doute sur un fond de tensions avec la Turquie qui cherche à s’imposer.