L’adjoint du Grand Cheikh d’al-Azhar Dr. Abbas Chouman, dans un entretien avec "La Référence" : Les extrémistes utilisent l’idée du califat comme argument pour justifier leurs actes

- Les systèmes de gouvernement évoluent avec le
temps
- Le système de gouvernement islamique ne se
limite pas au califat
- La loi islamique admet tous les systèmes de
gouvernement quels que soient le temps et le lieu
- Le
Coran et la Sunna contiennent des preuves décisives du caractère non
obligatoire du gouvernement par le califat
- Le fait que le Prophète (bénédiction et salut
de Dieu sur lui) sans avoir fixé de règles pour le choix de son successeur
confirme qu’il s’agit d’une question qui n’a pas été tranchée
Entretien mené par : Hana Kandil
Le Dr Abbas Chouman, adjoint du Grand Cheikh d’al-Azhar, affirme que le
califat n’est pas une condition de validité de la croyance, comme l’affirment
les groupes extrémistes, insistant sur le fait qu’il n’est qu’un système
séculier qui n’est pas obligatoire pour les musulmans.
Il a expliqué dans un entretien accordé à al-Marja’ que les groupes
extrémistes, depuis la création du groupe des Frères et jusqu’à l’organisation
Daech, exploitent l’idée de califat et font croire que c’est un système de
gouvernement lié à la croyance islamique, en prétendant que le vrai musulman a
le devoir d’œuvrer à le faire revivre, et ceci pour attirer les jeunes aspirant
à la justice et à la réforme, et les convaincre que le retour de la gloire
islamique passe par l’établissement du califat par la force !
Le Dr Abbas Chouman répond en détail sur ce sujet dans les lignes qui
suivent :
Q. : comment jugez-vous les affirmations de certains selon lesquelles
le califat est une partie de la foi et de la croyance chez les musulmans et
qu’il convient d’œuvre à le faire revivre ?
R. : le califat fait partie des questions qui ont suscité des débats
entre les gens, et certains l’utilisent pour provoquer des séditions, depuis
son abolition par Moustapha Kamal Ataturk en 1924. Il signifie un système de
gouvernement qui repose sur un gouvernant unique auquel les musulmans partout
dans le monde prêtent allégeance, et qui délègue des gouverneurs dans les
divers pays, qui gèrent les affaires des gens au nom de ce calife.
Je considère que le système du califat auquel certains aspirent ne peut
plus de façon réaliste être appliqué aujourd’hui, étant donné les différences
culturelles, économiques et sociales à l’intérieur des sociétés arabes et
islamiques.
Quant à ceux qui pensent que le califat est le seul système par lequel les
musulmans doivent être gouvernés, et qui cherchent à appliquer cette idée par
la violence, la force armée et le terrorisme, ils utilisent l’idée du califat
pour justifier leurs actes, et la vérité est que le califat est un système de
gouvernement séculier, ne fait pas partie des fondements de la croyance
auxquels il faut croire, et n’est pas
contraignant pour les musulmans, et tout système de gouvernement capable
de gérer les affaires des gens et réaliser la justice entre eux est une
alternative acceptable au califat.
Q. : cela signifie qu’il n’est pas indispensable de tenir au premier
califat, et que l’important est que le système de gouvernement réalise les
objectifs de la loi islamique ?
R. : c’est exact, car la première forme du califat n’était rien d’autre
qu’un système agréé par les gens, et s’ils en agréent un autre et le
choisissent, sans contredire les objectifs de la loi islamique, cela ne pose pas
de problème. De même, les systèmes de gouvernement évoluent avec le temps, car
ils ne doivent pas se scléroser, sinon ils chutent. Et tout le monde doit
comprendre qu’avec la succession des époques à venir, les méthodes de
gouvernement vont changer, car l’important, c’est que les gens suivent les
principes de la loi de Dieu, et peu importe le nom du système auquel ils sont
soumis.
Q. : y a-t-il des preuves religieuses selon lesquelles le califat
n’est qu’un simple système de gouvernement politique séculier ?
R. : en effet, le Coran et la Sunna contiennent des preuves décisives
du caractère non obligatoire du gouvernement par le califat. Car le Prophète
Mohammad (BSSL) n’est pas mort avant que Dieu n’ait parachevé la religion pour
les musulmans : « Aujourd'hui
j'ai parachevé pour vous votre religion, j'ai complété mon bienfait sur vous et
j'ai agrée pour vous l'islam comme religion » (sourate al-Ma’ida, verset 3). Et
pourtant, le Prophète n’a pas désigné de successeur (calife) après lui, ni
précisé la façon de le choisir, et si le système de gouvernement avait fait
partie de la religion, et que celle-ci n’avait pu être complète que par lui, le
Prophète ne l’aurait pas passé sous silence, comme le prouvent les divergences
des Compagnons après la mort du Prophète pour désigner son successeur, au point
qu’une grave sédition fut sur le point
de se produire entre les Muhadjirines (Emigrés) et les Ansars (Auxiliaires),
puis au sein des Muhadjirines eux-mêmes, après que les Ansars eurent admis les
droits de ces derniers à la succession au Prophète (BSSL), et qu’ils
s’accordent pour désigner Abou Bakr as-Siddiq, que Dieu l’agrée.
Q. : Que dire de la façon dont les
califes ont été choisis après cela ?
R. : la façon dont Abou Bakr
as-Siddiq a été choisi ressemblait à des élections générales, et malgré cela,
as-Siddiq, que Dieu l’agrée, choisit son successeur al-Farouq Omar ibn
al-Khattab par nomination, tandis que Othman ibn Affan a institué le système du
plébiscite entre sept candidats, et de même, Ali ibn Abi Talib, puis le califat
à l’ère des Omeyyades et des Abbassides et aussi par la suite, fut fondé sur le
système de gouvernement héréditaire.
Q. : comment la loi islamique
tranche-t-elle ce débat ?
R. : le système de gouvernement islamique ne se
limite pas au califat, et la loi islamique admet tous les systèmes de
gouvernement quels que soient le temps et le lieu, à condition que les gens les
agréent, et il faut que ceux qui nourrissent des intentions maléfiques cessent
d’utiliser l’idée du retour du califat comme prétexte pour se rebeller contre
les systèmes de gouvernement stables, de terroriser ceux qui vivent en paix et
de tuer les innocents. Car c’est à eux que s’applique le verset :
« La récompense de ceux qui font la guerre contre
Allah et Son messager, et qui s'efforcent de semer la corruption sur la terre,
c'est qu'ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur
jambe opposées, ou qu'ils soient expulsés du pays. Ce sera pour eux l'ignominie
ici-bas; et dans l'au-delà, il y aura pour eux un énorme châtiment »
(sourate al-Ma’ida, verset 33).